Demain ne sera pas une journée comme les autres, demain cela fera un an.
Un an que Gaby et moi avons emmené Laura aux urgences. C’était un mercredi.
Depuis quelques temps les choses ne tournaient pas très rond pour Laura mais la veille, lorsque je l’ai
récupérée à l’école, que j’ai vu son ventre gonflé comme un ballon, sa pâleur, le fait qu’elle arrive à peine à marcher pour rentrer, qu’elle ne voulait pas prendre son gouter ni manger le soir,
juste aller dormir…Je me souviens l’avoir couché tôt et avoir envoyé ce mail à une amie :
Je voulais te dire que j’ai décidé
d’emmener Laura aux urgences pédiatriques de l’Interco demain. Je sais qu’ils sont très bien car c’est là-bas que Laura avait été hospitalisée, via les urgences pour sa plus grave
pneumonie.
Ce soir je craque complètement, Laura
est dans un état de fatigue terrible, elle s’endormait à table, je n’avais jamais vu ça. Son ventre est bien ressorti et le nombril est complètement distendu. Elle se plaint d’avoir mal à la
tête, malgré l’Advil pris à 16h30, du coup je lui ai redonné du doliprane ce soir. Elle me disait avoir mal aux jambes en montant l’escalier, et puis il y a ce ganglion qui est toujours là, et
aussi malgré l’antibio, je ne vois aucune amélioration, si ce n’est pire…..bref, là ça fait trop, je ne peux pas la laisser comme ça.
Gaby voulait déjà l’emmener lundi en
voyant son ventre un peu gonflé et moi, avec mon habitude de dédramatiser les choses, je me suis fichue de lui, mais c’est peut-être lui qui avait raison.
En plus, j’ai fait ce qu’il ne faut
jamais faire : des recherches sur internet, et je suis tombée sur des trucs ou j’ai trouvé un rapport entre son ventre gonflé et son ganglion, et c’est plutôt grave. Donc je veux en avoir le
cœur net et que ma fille retrouve ses couleurs et sa joie de vivre sans avoir toujours mal quelque part.
J’ai appelé Gaby au boulot pour qu’il
s’organise et il m’a dit qu’il venait avec moi demain, mon père est ok pour garder Alexis. On va y aller dans la matinée, je vais la laisser dormir.
N’en parle pas à (…) pour ne pas
l’inquiéter car c’est peut-être rien du tout, je me monte peut-être la tête, je l’espère.
Je me souviens que chaque fois que je faisais une recherche sur Google, le mot « leucémie »
apparaissait dans les réponses, mais je pensais que ce n’était pas possible, que cela ne pouvait pas arriver à ma fille, que ça n’arrive « qu’aux autres ».
Pourtant j’entends encore les paroles du médecin des urgences, je les entends presque chaque nuit : Nous
avons une mauvaise nouvelle à vous annoncer, Laura a une leucémie .
Je ne sais pas si je dois me réjouir parce que ma fille va bien aujourd’hui et a retrouvé une vie quasi-normale
ou bien si, au contraire, je dois m’attrister sur le fait que cela fait un an que cette maladie est entrée dans notre vie.
Ma façon de vivre et ma vision des choses ont totalement changé cette année. Avec les personnes que j’ai
côtoyé, parents d’enfants malades, médecins, infirmières…,j’ai découvert la souffrance, la vraie, celle que l’on peut lire dans le regard d’un père ou d’une mère qui erre dans les couloirs d’un
hôpital, celle que l’on pense comprendre quand on est extérieur à tout cela mais qui en vérité est bien pire que ce que l’on pourrait imaginer.
J’ai découvert l’impuissance, cet énorme sentiment d’impuissance qui vous bouffe de l’intérieur, cette colère
qui vous assaille alors que vous voyez votre enfant souffrir et que vous, simple parent, vous ne pouvez que tenir la main de votre enfant et lui dire « ça va aller, ça va passer ». Ah
oui, j’ai aussi découvert le mensonge. Pas celui qui peut être dit au cours d’une banale conversation, mais celui qui fait mal parce que vous savez pertinemment au fond de vous que ce n’est pas
vrai, que ça ne va pas aller mieux dans les heures qui viennent, bien au contraire ; celui qui vous est renvoyé en pleine figure par le regard de votre enfant qui sait très bien lui aussi
que ce n’est pas vrai.
J’ai découvert la peur, la peur du lendemain et des jours suivants, la peur d’imaginer que ma fille pourrait
partir avant moi, l’horreur de se dire que je devrais peut-être vivre sans elle, l’horreur de réfléchir aux obsèques que je voudrais donner à mon enfant si les choses « tournaient
mal ». Et puis il y a eu tant d’autre sentiments qui sont inexplicables, des sentiments que je n’arrivais à partager qu’avec les personnes qui côtoyaient également la maladie, des sentiments
que je ne souhaite à personne de connaître.
J’ai aussi découvert une force que je ne soupçonnais pas, une volonté de tenter de garder la tête hors de l’eau
qui était alimenter par les regards de ma fille, par son courage, parce que celle qui a été formidable cette année, c’est Laura. Elle a été forte, elle a été courageuse, elle a tout subi, souvent
dans les larmes mais elle a surmonté les examens les plus douloureux, les épreuves les plus pénibles, elle s’est battue. Elle a su apprivoiser ce monde d’adulte dans lequel elle a vécu tout en
gardant son âme de petite fille.
J’ai aussi découvert des ami(e)s, des personnes formidables que la maladie m’a révélée, des personnes qui ont
su nous apporter du soutien de près ou de loin mais qui ont été si extraordinaires.
Aujourd’hui, je n’arrive pas à tourner la page, je n’arrive pas à m’enlever de la tête tous ces moments
d’angoisse, de peur, de colère. Pour tout le monde, je suis bien, mais au fond de moi je suis en miette. Heureusement qu’il y a mon mari et les sourires de mes enfants pour me montrer que la vie
continue que même si la maladie est toujours là en toile de fond, la vie doit continuer, reprendre ses droits, qu’il faut tourner la page de cette difficile période. Cela n’implique pas de tout
oublier, juste de vivre .
A suivre…